Un Petit roux en Chine, ce sont 25 histoires écrites par Marie Portal et illustrées par Mélanie Abellan. En voici deux en cadeau! Bonne lecture...

Le massage des pieds

 

Le massage des pieds est vraiment un moment que j’adore. Avant d’arriver en Chine, je ne savais même pas que cela existait. Mais ici, tout le monde se fait masser. Il y a même des Chinois, dans les parcs, qui se frottent le dos contre les arbres ou qui marchent en chaussettes sur des sentiers de galets et de petites pierres rondes.

 

Le dimanche soir souvent, on part en famille se faire masser les pieds. Il y a des salons à chaque coin de rue, mais j’aime bien celui de Madame Wu parce qu’on peut se faire masser, tous les cinq, en même temps et dans la même pièce.

 

On s’installe dans des fauteuils très confortables qui s’allongent. Généralement, c’est à ce moment-là que mes frères et moi, on se dispute. Chacun de nous veut s’asseoir seul entre les parents. Les parents eux, souhaitent se mettre l’un à côté de l’autre, sans nous. Avant de commencer, tout le monde est donc un peu énervé mais ça tombe bien puisqu’on vient justement pour se détendre!

 

« Je prends la masseuse numéro cinq » déclare ma mère. Chaque masseur a un numéro comme à l’armée ou en prison.

« Moi aussi je veux la numéro cinq, c’est la meilleure et je ne l’ai jamais eue »,je réclame.

Mon père s’en mêle: « Bon, c’est moi qui vais la demander car c’est la plus jolie. »

Ma mère tranche alors: « Depuis quand ce sont les enfants qui choisissent? »

Puis elle dit à mon père: « Tu viens ici pour te faire masser les pieds, pas pour admirer la masseuse ! On ne change rien à nos habitudes, je prends la cinq. »

 

Le rituel veut qu’avant de commencer on nous propose une boisson. Je trouve ça très gentil, même si je ne me fais plus aucune illusion à ce sujet. Je sais que j’obtiendrai au mieux un verre d’eau chaude, au pire un verre d’eau bouillante, buvable dans l’heure qui suit.

« Une fois, on a quand même eu une théière d’eau bouillante, avec à côté, un verre rempli de glaçons », rappelle Augustin.

C’est vrai, je le reconnais, mais j’avais passé dix bonnes minutes à expliquer ce que je souhaitais pour un résultat moyennement satisfaisant! Au début je ne comprenais pas pourquoi c’était si difficile d’obtenir un verre d’eau fraîche. Maintenant je sais qu’en Chine, l’eau n’est pas potable, qu’on la fait toujours bouillir et surtout que les Chinois trouvent contre nature de refroidir notre corps qui est à trente-sept degrés.

 

Les cinq masseurs rentrent dans la pièce en même temps, avec un seau en bois rempli d’eau bouillante. Pendant une heure ils vont faire les mêmes gestes en même temps, comme une chorégraphie qu’ils répètent. Ils s’assoient chacun face à nous et on plonge nos pieds dans la bassine. Il faut ensuite se lever, les pieds dans l’eau du baquet, pour se retourner et s’asseoir sur un banc. L’opération n’est pas évidente. Commence alors le massage du cou…

Du cou ? La première fois on avait le fou rire car on ne comprenait pas.

« On est venu pour un massage des pieds, essayait d’expliquer ma mère, pas du cou ! »

« Ça sert vraiment d’avoir fait des études de chinois ! » se moquait mon père.

 

Plus tard on a compris que leur massage des pieds commence par celui de la nuque et des épaules. C’est inclus dans la prestation.

En Chine, c’est souvent comme ça : On pense utiliser les bons mots, dans le bon ordre, avec le bon ton. Bref, on a l’impression qu’on ne peut pas être plus clair, et pourtant, personne ne vous comprend. Parfois même, la situation est tellement étrange qu’on se demande si on ne vit pas dans un film de science fiction.

 

Le massage de la nuque, du dos et des bras se termine par une série de coups de poings qui donne l’impression qu’un cheval au galop est lancé sur votre dos. Bien réveillés, on se retourne alors pour s’asseoir de nouveau dans le fauteuil. Les chatouilles des pieds peuvent enfin commencer. C’est beaucoup plus agréable, et les masseurs sont très gentils. En plus ils nous aiment bien. Ils nous posent beaucoup de questions sur notre vie. Au fur et à mesure, ils nous racontent la leur aussi. On commence à bien se connaître.

 

« On est tous étrangers », avait dit un jour un masseur. « Comment ça étrangers ? Ils ne sont pas Chinois ? », j’avais demandé étonné. 

« Si, ils sont Chinois mais pas Shanghaiens. Ils viennent d’autres provinces de Chine », avait répondu ma mère.

 

A part la jeune numéro cinq, tous ont un enfant. Ce sont leurs parents qui s’en occupent dans leur village d’origine, leur “laojia“ comme ils disent. Il faut beaucoup d’heures de bus et cela coûte cher de s’y rendre. Comme en plus, ils n’ont presque pas de vacances, les occasions de voir leur enfant sont très rares : une fois par an, au nouvel an chinois.

 

Je me dis souvent qu’heureusement que le massage est très agréable car à chaque fois que nos copains masseurs nous racontent leur vie ça me rend triste.

A la fin, ils nous entourent les pieds dans des serviettes chaudes, puis on remet nos chaussures et on se dit à la prochaine.

 

De retour à la maison, je file au lit. Je tombe comme une mouche et me réveille le lendemain en ayant dormi d’une seule traite.

Extrait du livre "Un petit roux en Chine" écrit par Marie Portal et illustré par Mélanie Abellan

 

 

Des jeux interdits

 

Il existe en Chine des jeux sensationnels qui n’existent pas en France. Par exemple, à Harbin, dans le nord de la Chine, on fait de la “chaise à piques“ sur la rivière gelée.

 

Nos parents nous ont loué trois chaises et, les frères et moi, assis au fond de notre siège, glissons sur la glace en plantant de part et d’autre deux longues barres de fer aiguisées.

 

Au bout de trente minutes de coups de barre, je ne  sens plus mes bras. Et bien qu’il fasse moins quinze degrés, j’ai trop chaud. Alors je propose aux frères : « Si on faisait plutôt de l’escrime sur glace ? » 

 

Aidés de nos barres, on se lève tous les trois de nos chaises.

« Attention ça glisse », avertit Augustin.

« Oui c’est comme à la patinoire, sauf qu’on n’a pas de patins », je réponds.

« En garde ! » crie Baptiste en dirigeant sa barre pointue vers nous.

 

J’esquive mais glisse, et entraine mes frères dans ma chute. Une barre atterrit sur ma tête, m’assommant à moitié.

« Tu n’es pas un peu fou ! » me lance Baptiste qui saigne du bras. Son anorak est tout déchiré et je sens déjà qu’on va se faire disputer.

Je réponds : « Je n’ai pas fait exprès, regarde la balafre que je me paye… Et moi aussi je saigne ! »

 

 

On fait rapidement le compte de nos blessures et à l’unanimité, on décide que ce n’est pas prudent de se relever. « On va ramper jusqu’à nos chaises ! », propose Augustin.

Mais ce n’est pas facile de se déplacer sur la glace, en plus on commence à avoir les coudes et les genoux gelés.

On se hisse doucement et on repart à l’aide de nos barres en direction de la berge.

 

La rivière est très large, mais on aperçoit les parents qui viennent à notre rencontre, assis eux aussi, sur des chaises métalliques. Inquiète, ma mère donne de rapides petits coups de pique, tandis que mon père, fait de grands mouvements puissants. On sent sa colère. Du coup, je ralentis. Je ne suis plus si sûr d’avoir envie de les rejoindre.

De loin je l’entends crier : « Qui a eu l’idée aberrante de se lever ? » Je sens mes bras ramollir. Heureusement mon père poursuit : « Il n’y en a pas un pour rattraper l’autre ! »

 

Arrivé à notre hauteur, mon père hurle dans nos oreilles « Evidemment qu’il faut rester assis ! Vous auriez pu vous transpercer le corps avec les piques ! » Ma mère nous rejoint complétement essoufflée : « En plus ces barres sont toutes rouillées, on rentre, il faut désinfecter. Il faudrait vraiment, toujours, tout anticiper et tout vérifier », se reproche t-elle et elle ajoute : « Ras-le-bol de ces jeux chinois qui ne sont pas aux normes ! »

 

« Pas aux normes ! » La sentence vient de tomber. C’est une drôle de phrase qui dans la bouche de mes parents signifie : jeux dangereux qui seraient formellement interdits en France. 

 

La première fois que je l’ai entendue, c’était l’été dernier, quand on faisait “du tonneau en plastique“ sur un lac. On courait tous les trois, comme des hamsters à l’intérieur d’un cylindre géant et transparent. Plus on courait vite, plus on avançait sur l’eau. Là aussi au début on riait bien.

 

Mais une fois au milieu du lac je dis : « Vous n’avez pas l’impression qu’on s’enfonce dans le plastique ? »

Baptiste ajoute étonné : « Regardez sur la berge, qu’est-ce qu’ils ont tous à danser ? »

« Ils ne dansent pas, ils miment la nage du petit chien », lance Augustin.

 

Et là je comprends : la roue se dégonfle, se referme sur nous et on est entrain de couler !

« Tous à l’eau ! » je crie. C’est plus facile à dire qu’à faire mais bientôt on barbotte tous les trois, dans une eau froide, les habits collés à la peau. En arrivant sur le bord du lac tout le monde nous applaudit.

 

Il y aussi les jeux qui sont dangereux car à la taille du pays, c’est-à-dire démesurés. La descente de la grande muraille en bobsleigh est interminable. La piscine à balle du centre de jeux, fait la taille d’une piscine olympique et les plus petits s’y perdent. Le pont de singe est trop long, trop haut, trop rouillé.

 

Il faut aussi ajouter à la liste des jeux dangereux, tout ce qui est interdit de faire, mais que tout le monde fait quand même. Comme par exemple, remonter en sens inverse et en moto, la voie réservée aux vélos. La dernière fois, en vélo en famille, je m’apprête à doubler un cycliste devant moi, heureusement, je l’entends se racler la gorge et je reste prudemment derrière lui. J’ai bien fait, car j’ai évité son crachat et le scooter qui arrivait en face.

 

Mais un jour mes parents décrètent : « Tout ce qui est interdit de faire en France, le sera aussi pour vous, ici. On arrête toute nouvelle expérience dans les parcs d’attraction chinois. La seule chose autorisée maintenant, ce sont les spectacles. »

Près de chez nous justement il y un zoo avec un spectacle d’éléphants. Quand le dompteur demande trois volontaires pour faire partie du numéro, mes frères et moi on lève tout de suite le doigt et le dompteur nous désigne sur le champ.

 

« Rasseyez-vous immédiatement ! » ordonne mon père.

« Il est hors de question que vous participiez à ce numéro » ajoute ma mère.

Je supplie : « Pour une fois qu’on est choisis, ce n’est vraiment pas juste. »

Dans les gradins, les Chinois crient : « Allez les étrangers ! »

 

Mais rien n’y fait, mes parents font signe au dompteur qu’on n’ira pas, et ce sont trois autres personnes qui rejoignent les animaux.

 

Le numéro commence, et soudain, je réalise que les parents ont peut-être bien fait de ne pas céder. Les éléphants enjambent les trois volontaires allongés par terre. Brusquement, ils font semblant de s’emmêler les pattes et de manquer d’écraser la tête des participants.

Tout le monde rit de bon coeur, mes parents eux, rient jaune. Ils se regardent, livides mais soulagés de nous avoir à leurs côtés.

 

Je dis : « Finalement, je ne suis pas sûr que ça m’aurait plu de participer. »

« Nous non plus ! » reprennent les frères.

 

 Extrait du livre "Un petit roux en Chine" écrit par Marie Portal et illustré par Mélanie Abellan

En vente:   12€    

(non inclus frais de transport ).

  • Pour commander votre livre dédicacé directement auprès de l'auteur cliquez sur ce lien:    Pour commander   

LES LIBRAIRIES Parisiennes

  • Le Phénix, 72 boulevard de Sebastopol 3e
  • L'Emile Loisirs, 136 avenue Emile Zola Paris 15e
  • Librairie Lavocat 101 rue Mozart 16e
  • Librairie Fei, 1 rue Fréderic Sauton 5e